Le Sénégal aime mettre en avant l’essor rapide du solaire et de l’éolien comme preuve de sa transition énergétique. En quelques années, le pays a multiplié les projets et fait grimper la part des renouvelables dans son mix, avec l’ambition affichée de réduire la dépendance au fuel lourd et de moderniser un système électrique vieillissant.
Mais derrière cette dynamique volontariste, une réalité bien moins reluisante apparaît : dans les zones déjà interconnectées, le solaire mal intégré fragilise le réseau et n’allège toujours pas la facture des ménages. Intermittence non maîtrisée, absence de stockage, pertes élevées et recours permanent au thermique : la transition telle qu’elle est conduite aujourd’hui ne réduit pas les coûts, elle les déplace, voire les amplifie.
Autrement dit, l’urgence n’est plus d’ajouter des mégawatts solaires, mais de repenser la manière dont ils sont intégrés pour qu’ils deviennent enfin une solution… et non un facteur de surcharge pour le système électrique.
Pourquoi les ménages continuent de payer cher malgré le solaire ?
Malgré l’essor du solaire, les factures restent élevées parce que le système électrique n’est pas encore capable de transformer cette nouvelle capacité en baisse de coûts.
Plusieurs facteurs l’expliquent :
Le solaire est intermittent, et le réseau sénégalais n’est pas dimensionné pour l’absorber sans recourir en permanence aux centrales thermiques au fuel, dont le coût reste très élevé.
→ Le coût variable du kWh reste à 69,86 FCFA.
Les ménages paient entre 82 et 159 FCFA/kWh, car les tarifs intègrent non seulement le coût de production, mais aussi les pertes, la distribution et les taxes.
Les pertes techniques sont très élevées : près de 19 % de l’électricité produite est perdue, ce qui renchérit mécaniquement les factures.
Le solaire nécessite désormais du stockage, indispensable pour stabiliser le réseau. Or le stockage est très coûteux : le projet de Diass à lui seul a coûté 36 millions d’euros (≈ 24 milliards FCFA) pour un système BESS.
Sans stockage, le solaire provoque des fluctuations qui obligent à faire tourner les centrales thermiques pour équilibrer le réseau, annulant les économies attendues.
En d’autres termes, plus de solaire n’entraîne pas mécaniquement une baisse des coûts, surtout lorsque le réseau n’est pas conçu pour l’absorber. Cette situation démontre que la baisse des coûts ne viendra pas du solaire seul, mais d’un système global équilibré.
Le stockage : une nécessité coûteuse pour stabiliser le solaire
Pour que le solaire soit réellement valorisé dans les zones interconnectées, il doit être associé à du stockage. Sans batteries, l’énergie excédentaire produite en milieu de journée est perdue, et l’intermittence oblige à maintenir la thermique, ce qui annule les économies supposées.
Or, le stockage représente aujourd’hui l’un des postes d’investissement les plus lourds.
Le projet de Diass, lancé en avril 2026, constitue un exemple emblématique : un système de stockage par batteries (BESS) financé par la KfW et l’AFD pour un total de 36 millions d’euros (≈ 24 milliards FCFA).
À Linguère, une centrale solaire de 50 MW sera couplée à un stockage de 30 MW / 90 MWh, une infrastructure dont le coût final devrait être comparable, sinon supérieur, à celui de Diass.
Ces montants montrent que chaque centrale solaire dans une zone interconnectée doit désormais être accompagnée d’un stockage très coûteux, sans quoi elle déstabilise le réseau.
Le dilemme économique : stockage solaire ou centrales à gaz ?
Pour comprendre l’enjeu, il suffit de comparer ces coûts à ceux des centrales thermiques au gaz, pourtant indispensables pour stabiliser le système.
La centrale en cycle combiné de 366 MW construite par West African Energy, mise en service en 2024, a coûté 283 milliards FCFA.
Ainsi :
12 projets de stockage comme celui de Diass
→ équivalent au coût d’une centrale à gaz de 366 MW, capable d’alimenter 25 % du pays.
Surtout, une centrale au gaz réduit immédiatement le coût du kWh, stabilise la production, remplace le fuel lourd et permet d’accompagner durablement l’intégration du solaire.
Le Sénégal risque donc d’investir autant dans le stockage que dans des centrales au gaz, pourtant essentielles pour baisser les coûts et sécuriser l’alimentation électrique.
Les Piliers d’une Transition Énergétique Stable et Compétitive
Pour que la transition énergétique bénéficie réellement à l’économie nationale et aux consommateurs, le Sénégal doit adopter une stratégie beaucoup plus structurée dans les zones interconnectées, où chaque variation de production affecte instantanément le réseau national. Dans ces zones, l’intégration du solaire ne peut réussir que si elle s’appuie sur un socle énergétique stable, flexible et diversifié. Cela implique non seulement de mieux articuler le solaire avec le gaz, mais aussi de valoriser le potentiel hydraulique national, encore sousexploité.
C’est dans ce contexte que les priorités doivent être reclassées :
✅ 1. Stabiliser le réseau, pierre angulaire de la transition
Le renforcement des lignes HT/MT, la réduction des pertes techniques (qui atteignent encore 19 % en 2024), la modernisation du dispatching et l’amélioration des systèmes de protection constituent les bases indispensables pour accueillir davantage de solaire et mieux exploiter l’hydraulique existant. Sans un réseau renforcé, la montée du solaire dans les zones interconnectées crée des déséquilibres coûteux.
✅ 2. Accélérer la transition fuel → gaz
Le gaz est la clé de la flexibilité du système électrique. Il constitue une énergie pilotable, capable de compenser en temps réel l’intermittence des renouvelables. Il permet aussi de réduire durablement le coût du kWh, aujourd’hui évalué à 69,86 FCFA pour la SENELEC, alors que les ménages paient entre 82 et 159 FCFA/kWh. Le gaz devient donc le partenaire naturel du solaire et de l’hydraulique.
✅3. Planifier l’intégration du solaire par étapes
Le solaire dans les zones interconnectées doit être intégré progressivement, sur la base d’études réseau systématiques évaluant la capacité d’absorption, les besoins en renforcement et les exigences en stockage. Sans cette planification, chaque nouveau MW solaire crée des fluctuations coûteuses pour le réseau.
✅ 4. Rendre le stockage obligatoire dans les zones interconnectées
Dans un réseau déjà fragilisé, un solaire sans stockage n’est pas une solution : il impose le recours aux centrales thermiques et renchérit le coût du kWh. Le stockage doit donc devenir une obligation réglementaire, comme le montre le projet BESS de Diass (36 M€, >20 000 MWh/an).
✅ 5. Mieux intégrer le potentiel hydraulique dans la stratégie
L’hydroélectricité représente aujourd’hui 6,17 % du mix et vise 200 GWh selon les projections nationales.
Contrairement au solaire, l’hydraulique est pilotable et stable : il peut lisser l’intermittence, réduire la charge des centrales thermiques et soutenir l’intégration progressive des renouvelables dans les zones interconnectées.
✅ 6. Prioriser l’accès universel dans des conditions stables
L’objectif d’accès universel n’a de sens que si l’électricité fournie est fiable et abordable. Un réseau instable pénalise les ménages et les PME. La priorité doit donc être la stabilité du système (réseau + gaz + hydraulique + stockage), condition indispensable pour réduire durablement les factures et réussir la transition.
Conclusion :
L’avenir énergétique du Sénégal ne dépend pas du nombre de mégawatts solaires installés, mais de la manière dont ils sont intégrés au réseau.
Le Sénégal réussira sa transition énergétique non pas en ajoutant davantage de solaire, mais en intégrant de manière progressive et intelligente un solaire accompagné de stockage, soutenu par le gaz et équilibré par l’hydraulique, le tout dans un réseau renforcé et conçu pour garantir un accès universel fiable.
La transition énergétique n’est pas une course, mais un équilibre subtil entre stabilité, coût et performance.
C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que le notre pays pourra réussir une transition énergétique durable, compétitive et économiquement soutenable.
Adama Boye
Directeur des opération Afrique central d’un multinationale anglais.
















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