La contribution des Chefs religieux et Doomou Daara au rayonnement diplomatique du Sénégal

La diplomatie peut être définie comme « l’ensemble des relations entre États conduites par des moyens pacifiques, dans un système international caractérisé par l’absence d’une autorité supérieure ». Cette définition de Raymond Aron, issue de son œuvre majeure Paix et guerre entre les nations, s’inscrit dans une lecture réaliste et sociologique des relations internationales.

Raymond Aron souligne avec insistance la primauté de l’État, détenteur de l’autorité souveraine, dans un système international fondamentalement anarchique, qui ne saurait être assimilé à un instrument de gouvernance politique mondiale. Toutefois, force est de constater que la diplomatie n’est ni figée ni monolithique. Elle évolue au gré des intérêts poursuivis, mais surtout en fonction des profils humains, culturels et spirituels qui l’incarnent.
Comme le disait Henry Kissinger, « La diplomatie est l’art de contenir la puissance. »

Ainsi,depuis l’accession du Sénégal à la souveraineté internationale, un fait mérite d’être souligné avec force : la contribution remarquable des Doomou Daara — ces hommes formés à la fois à l’école coranique et française— au rayonnement international de la diplomatie sénégalaise.

Bien que relativement peu nombreux dans les cercles gouvernementaux, ces diplomates ont joué un rôle prépondérant dans l’élévation du prestige et de la crédibilité de la politique étrangère du Sénégal. Leur formation dans les Daara leur a conféré des qualités rares : patience, sens du devoir, intelligence situationnelle, et une profonde compréhension des dynamiques humaines et spirituelles, autant d’atouts essentiels dans l’exercice diplomatique.

Parmi ces figures emblématiques, il convient de citer Cheikh Ahmed Tidiane Sy Al-Macktoum, diplomate d’une haute envergure intellectuelle, dont l’action a marqué de manière indélébile l’histoire diplomatique du Sénégal. Sa rencontre avec Gamal Abdel Nasser, alors président de la République arabe d’Égypte, demeure inscrite dans les annales de la diplomatie sénégalaise comme un moment d’une portée symbolique et stratégique exceptionnelle.

Il convient également de mentionner Serigne Moustapha Cissé, ambassadeur du Sénégal en Arabie saoudite, figure emblématique dont la sagesse, les compétences diplomatiques et les valeurs islamiques profondément ancrées ont permis de consolider et de raffermir les relations bilatérales entre le Sénégal et le Royaume d’Arabie saoudite. Liés par la foi et par une vision commune du dialogue entre les peuples, ces deux États ont su, grâce à son ingéniosité et à sa perspicacité, bâtir une relation singulière, solide et durable. Dans son œuvre autobiographique, le marabout-diplomate retrace avec rigueur et lucidité les réalisations majeures qui ont contribué au rapprochement stratégique entre les deux nations.

Par ailleurs, l’organisation de la Conférence islamique — aujourd’hui Organisation de la coopération islamique (OCI) — au Sénégal n’aurait pu voir le jour sans la détermination et l’engagement sans faille de El Hadji Djily Mbaye, marabout et homme d’affaires visionnaire. Animé par la volonté de renforcer le soft power du Sénégal dans le monde islamique, il a consacré son énergie, ses ressources et son influence à la réussite de cet événement d’envergure internationale.

Il en va de même pour Cheikh Abdoul Ahad Mbacké, ambassadeur du Sénégal au Koweït, fils de Touba et figure respectée de la diplomatie sénégalaise. Fort de plus de quarante années de service, il a fait preuve d’une résilience et d’un sens du devoir exceptionnels. Confronté à des contextes géopolitiques particulièrement sensibles, notamment lors de la guerre du Golfe, il fut le seul représentant diplomatique à demeurer sur place, assumant pleinement les risques inhérents à sa mission. Cette loyauté et ce courage lui valurent l’estime profonde et l’affection du Sultan du Koweït, qui le considéra comme un fils. Cette relation privilégiée permit au Sénégal de tirer des bénéfices considérables de ses relations avec les pays du Golfe.

Ces exemples, parmi tant d’autres, illustrent l’apport considérable — et trop souvent sous-estimé — des marabouts et des Doomou Daara à la construction du rayonnement diplomatique du Sénégal. Leur contribution est d’une envergure indéniable et mérite une reconnaissance institutionnelle à la hauteur de leur engagement.

Aujourd’hui, à l’aune d’un nouveau régime, il est permis de constater une implication insuffisante de ces forces vives de la nation dans la conduite des affaires diplomatiques. Pourtant, l’histoire démontre clairement que les Doomou Daara ont toujours été à la hauteur de leur mission, contribuant à faire du Sénégal un carrefour diplomatique respecté et écouté sur la scène internationale.

C’est pourquoi j’exhorte les nouvelles autorités à intégrer pleinement cette dimension dans leur vision stratégique. La valorisation et l’implication de ces acteurs permettront au Sénégal de préserver, renforcer et projeter durablement son influence et son rayonnement à l’échelle mondiale.

Serigne Fallou Mbacke rue 10
Expert en relations et coopérations internationales
Spécialiste en diplomatie économique