LETTRE OUVERTE À MADAME CÉCILE NEVEN, MINISTRE WALLONNE CHARGÉE
DE L’ÉNERGIE, DU PLAN AIR-CLIMAT, DU LOGEMENT ET DES AÉROPORTS DE
BELGIQUE
—————————-
Madame la Ministre,
C’est avec un mélange de stupéfaction et de lassitude – celle que provoque la répétition
mécanique des postures néocoloniales – que le peuple sénégalais a pris connaissance de vos
récentes déclarations menaçant de suspendre votre « aide » financière en réaction à des choix
législatifs souverains de notre nation. Que l’État sénégalais décide, dans l’exercice plein et entier
de sa souveraineté, de renforcer son arsenal juridique contre des pratiques contraires à sa
conception de la dignité humaine et de l’ordre social sénégalais – en l’occurrence les pratiques
LGBTQ+, la zoophilie et la nécrophilie – et voilà que surgit, tel un réflexe pavlovien hérité d’un
autre âge, le chantage à « l’aide », cette arme de prédilection des anciens maîtres coloniaux qui
peinent à accepter que leurs anciennes « possessions » soient devenues des nations souveraines.
Votre intervention, Madame la Ministre, loin de constituer une simple maladresse
diplomatique, révèle au contraire la permanence d’une structure mentale profondément
coloniale, cette conviction inébranlable selon laquelle « l’Occident » – et la Belgique en
particulier – détiendrait une autorité morale universelle lui conférant le droit, voire le devoir,
de dicter aux peuples africains les contours de leur législation, les fondements de leur éthique,
et jusqu’aux limites de leur souveraineté.
Or, permettez-moi de vous le rappeler avec la plus grande clarté : cette prétention morale ne
repose sur aucun fondement légitime. Elle constitue au contraire une imposture historique d’une
violence inouïe, d’autant plus insupportable qu’elle émane d’un État dont l’histoire récente – à
peine plus d’un siècle nous en sépare – est indissociablement liée à l’un des systèmes
d’exploitation les plus brutaux, les plus systématiques et les plus meurtriers qu’ait connus le
continent africain : l’État indépendant du Congo sous le règne de Léopold II, oncle paternel
direct du roi Albert Ier, lui-même ancêtre de la dynastie qui règne encore aujourd’hui sur votre
royaume. Comment, Madame la Ministre, un État dont les fondations mêmes de la prospérité
moderne reposent sur des décennies d’exploitation coloniale caractérisée par le travail forcé, lesmutilations systématiques, les massacres de masse et la réduction de populations entières à l’état
d’esclaves peut-il sérieusement prétendre donner des leçons d’éthique à une nation qui, elle, n’a
jamais bâti sa richesse sur la souffrance organisée d’autres peuples ? Comment un royaume qui
n’a jamais véritablement accompli le travail de mémoire et de réparation que son histoire
criminelle exigeait peut-il s’arroger le droit de brandir des menaces financières pour imposer
ses normes morales à des nations souveraines ?
L’histoire de la colonisation belge au Congo constitue l’un des chapitres les plus sombres de
l’histoire coloniale européenne, et ce n’est pas peu dire dans un continent qui a systématisé la
violence, le pillage et la déshumanisation pendant plus de quatre cent (400) ans. Lorsque
Léopold II convoque en 1876 la Conférence géographique de Bruxelles, c’est sous le masque
de la philanthropie et de la « mission civilisatrice » qu’il dissimule ses véritables ambitions :
s’approprier un territoire quatre-vingts fois plus grand que la Belgique et en extraire les richesses
par tous les moyens nécessaires. Le roi-souverain, comme le rappellent les historiens, « n’a
jamais cessé d’attirer l’attention de ses compatriotes sur la nécessité de porter leurs vues sur les
contrées d’outre-mer » (Rapport parlementaire belge sur le passé colonial, p. XIX), animé par
cette conviction que « les pays à territoires restreints ont un intérêt moral et matériel à rayonner
au-delà de leurs étroites frontières » (ibid.). Derrière le discours humanitaire – « ouvrir à la
civilisation la seule partie de notre globe où elle n’ait point encore pénétré, percer les ténèbres
qui enveloppent des populations entières » (ibid., p. XIII) – se cachait une réalité infiniment
plus prosaïque que Léopold II lui-même formulera avec une franchise désarmante : « Ce que
j’ai cherché en Afrique, ce que j’y trouverai de plus en plus si on me suit, c’est, avec le progrès
de la civilisation, de la besogne pour nos établissements industriels et, par conséquent, pour
leurs nombreux ouvriers » (Rapport parlementaire belge sur le passé colonial, p. 102).
La réalité du système léopoldien, Madame la Ministre, mérite que l’on s’y attarde, car elle éclaire
d’une lumière crue l’indécence de vos récentes déclarations. L’État indépendant du Congo n’était
pas une colonie au sens classique du terme ; c’était la propriété personnelle d’un monarque
européen, un domaine privé exploité selon une logique purement extractive où la population
congolaise était réduite au statut d’instrument de production. Le système mis en place reposait
sur le travail forcé généralisé, la violence systématique et la terreur comme mode de
gouvernance. Les témoignages des contemporains, y compris de fonctionnaires belges ayant
servi sur place, sont accablants. Le magistrat Stanislas Lefranc, qui exerça au Congo entre 1899
et 1907, décrivait ainsi ce qu’il observait : « Et ces vieillards et ces enfants ayant entendu dire
que j’étais juge, ayant de la justice une idée très élevée, bien différente de celle qu’en a l’État,croyant que la justice doit protéger les opprimés, empêcher les iniquités de se commettre, ces
vieillards et ces enfants venaient à moi, m’imploraient me disant : « Quel crime avons-nous donc
commis ? Nous n’avons tué personne, nous n’avons pas volé, pourquoi nous a-t-on enlevés de
nos villages, arrachés des bras de nos parents ? pourquoi nous a-t-on mis une corde au cou ? Où
nous conduit-on ? » Et je ne pouvais que leur répondre : c’est la civilisation » (Rapport
parlementaire belge sur le passé colonial, p. 87).
La collecte du caoutchouc, principale source de profit du régime léopoldien, s’effectuait selon
des méthodes d’une brutalité inouïe. Les villages qui ne fournissaient pas les quotas imposés
subissaient des expéditions punitives menées par la Force publique, cette armée coloniale
composée d’Africains « encadrés » par des officiers européens. Les témoignages convergent sur
l’usage systématique de la mutilation – notamment l’amputation des mains – comme instrument
de terreur et de contrôle. Le système des otages était institutionnalisé : « Les opérations armées
», « les amendes », « les otages », « les viols », « la dégradation des conditions de vie »
constituaient les caractéristiques structurelles de ce que les historiens appellent désormais le
système du « red rubber », le caoutchouc rouge (Plasman, P.-L., L’État indépendant du Congo
et Léopold II (1876-1906), pp. 419-422). L’historien Elikia M’Bokolo, dans sa contribution au
rapport parlementaire belge, parle sans détour de « brutalisation et brutalités coloniales » et
rappelle que « le propre de ces « brutalités » tient au fait qu’elles brisent durablement, sinon
définitivement, l’élan vital des sociétés qui en sont victimes et qu’elles laissent uniquement
derrière elles un champ de ruines irréparables » (Rapport parlementaire belge sur le passé
colonial, p. 43).
Les chiffres, Madame la Ministre, donnent le vertige. Si les historiens débattent encore de
l’ampleur exacte de la catastrophe démographique – les estimations variant entre plusieurs
centaines de milliers et plusieurs millions de morts –, tous s’accordent sur le caractère
systémique de la violence et sur l’effondrement démographique massif qui a frappé le Congo
pendant la période léopoldienne. Le rapport de la Commission d’enquête instituée en 1904 par
Léopold II lui-même – sous la pression internationale croissante – confirmait l’existence d’abus
généralisés, même si, comme le note l’historien Mathieu Zana Etambala, « la Commission
d’enquête n’a rien vu de ce qu’elle a mentionné et qu’elle n’a pas entendu tout et que son rapport
est encore beaucoup en dessous de la vérité » (Rapport parlementaire belge sur le passé colonial,
p. 89). Le consul britannique Roger Casement, dans son rapport de 1903, décrivait des scènes
d’une horreur indicible : villages entiers décimés, populations terrorisées, mutilations
systématiques. Le missionnaire suédois E.V. Sjöblom témoignait avoir vu « des paniers pleinsde mains coupées » (Plasman, P.-L., op. cit., p. 420). Ces témoignages ne proviennent pas
d’adversaires idéologiques de la colonisation, mais de fonctionnaires, de magistrats, de
missionnaires européens confrontés à une réalité qui dépassait l’entendement.
Ce qui rend votre posture particulièrement insupportable, Madame la Ministre, c’est que cet
héritage colonial n’a jamais fait l’objet d’un véritable travail de mémoire de la part de l’État
belge. Certes, des historiens belges ont courageusement documenté cette histoire – le rapport
parlementaire de 2020 sur le passé colonial en témoigne –, et quelques gestes symboliques ont
été posés. Mais où sont les réparations matérielles ? Où est la restitution systématique des biens
culturels pillés ? Où est l’enseignement obligatoire de cette histoire dans les écoles belges ? Le
rapport parlementaire lui-même constate que « jusqu’après la Seconde Guerre mondiale,
l’establishment politique et colonial belge goûte peu les critiques concernant le Congo. Une
implacable machine de propagande coloniale continue à déterminer le regard porté sur le Congo
et les Congolais » (p. 108), et que « l’amnésie coloniale générale » caractérise encore aujourd’hui
la société belge. Lorsque le roi Baudouin prononce son discours lors de l’indépendance du
Congo le 30 juin 1960, il ose encore parler de « l’œuvre conçue par le génie du roi Léopold II
» et affirme que les Belges sont venus « d’abord pour délivrer le bassin du Congo de l’odieux
trafic esclavagiste qui décimait ses populations » (Rapport parlementaire belge sur le passé
colonial, pp. 586-587). Face à cette réécriture mensongère de l’histoire, Patrice Lumumba
répondra avec une dignité et une lucidité qui résonnent encore aujourd’hui : « Nous avons connu
les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous
étions des nègres […] Nous avons connu que la loi n’était jamais la même selon qu’il s’agissait
d’un Blanc ou d’un Noir » (ibid., p. 587).
Cette amnésie sélective, loin d’être accidentelle, constitue le fondement même de la prétention
morale que vous incarnez aujourd’hui. Car comment pourrait-on assumer pleinement les
conséquences de cette histoire – réparations financières massives, restitutions intégrales,
transformation radicale des rapports économiques – tout en maintenant la posture du donneur
de leçons ? L’historienne Anne Wetsi Mpoma le formule sans détour : « La socialisation des
jeunes Belgo-Africains les amène parfois à penser comme des Belges racistes » (Rapport
parlementaire belge sur le passé colonial, p. 597), tant la « colonialité du pouvoir » – pour
reprendre le concept du sociologue péruvien Aníbal Quijano – continue d’imprégner les
structures mentales, institutionnelles et économiques qui régissent les relations entre la
Belgique et l’Afrique. Le rapport parlementaire constate que « le racisme était une
caractéristique structurelle du colonialisme, intégrée dans les structures politiques, juridiques,sociales, culturelles, religieuses et de connaissances, aux effets persistants » (p. 408), et que
cette structure n’a jamais été véritablement démantelée.
Votre menace de suspension « d’aide » financière, Madame la Ministre, s’inscrit précisément
dans cette continuité coloniale. Elle repose sur un présupposé implicite mais parfaitement
identifiable : l’idée que la Belgique, par sa « générosité », achèterait le droit de dicter au Sénégal
ses choix législatifs et moraux. Or, cette « aide » dont vous brandissez la suspension comme
une arme n’est rien d’autre que la perpétuation, sous une forme euphémisée, des rapports
d’exploitation coloniaux. Comme le rappelle l’économiste sénégalais Felwine Sarr, « l’aide au
développement » constitue souvent un mécanisme de maintien de la dépendance économique
et politique, permettant aux anciennes puissances coloniales de conserver leur influence sur
leurs anciennes colonies tout en se donnant bonne conscience. Les sommes en jeu sont
dérisoires comparées aux richesses extraites pendant la période coloniale et aux mécanismes
économiques néocoloniaux qui continuent d’appauvrir le continent africain. Le rapport
parlementaire belge cite Jean Ziegler qui affirme que « la première accumulation du capital
européen fut rendue possible par le travail et le sang des Africains – hommes, femmes et enfants
dès le 16e siècle » (p. 649), et que « pendant le régime colonial, les puissances européennes ont
bénéficié d’un marché où écouler les marchandises fabriquées à partir des matières premières
extraites contre une main d’œuvre presque gratuite » (ibid.).
Mais au-delà de cette question économique, c’est la dimension proprement morale de votre
intervention qui mérite d’être déconstruite avec la plus grande rigueur. Sur quel fondement
éthique la Belgique prétend-elle imposer au Sénégal ses conceptions en matière de mœurs et de
législation sociale ? Vous défendez un modèle sociétal qui autorise le mariage homosexuel, la
procréation médicalement assistée pour les couples de même sexe, la gestation pour autrui,
l’euthanasie, la prostitution réglementée, tout en interdisant la polygamie – pratique pourtant
millénaire dans de nombreuses sociétés africaines et assumée comme choix culturel légitime.
Qu’est-ce qui vous autorise à décréter que vos choix normatifs seraient universellement valides
tandis que les nôtres relèveraient de l’arriération ? Cette prétention à l’universalité de vos valeurs
particulières relève de « l’impérialisme moral », cette conviction selon laquelle « l’Occident »
détiendrait le monopole de la définition du bien et du mal, du progrès et du retard, de la
civilisation et de la barbarie.
L’histoire démontre pourtant avec une constance remarquable que cet « universalisme » «
occidental » n’a jamais été que le masque idéologique de la domination. Lorsque Léopold IIprétendait apporter la « civilisation » au Congo, c’était pour mieux justifier l’exploitation la plus
brutale. Lorsque les puissances coloniales européennes se réunissaient à la Conférence de
Berlin en 1884-1885 pour se partager l’Afrique, elles le faisaient au nom de la « mission
civilisatrice » et de la lutte contre l’esclavage arabe, tout en instaurant des systèmes de travail
forcé qui ne différaient de l’esclavage que par le nom. Le juriste belge Félicien Cattier, pourtant
favorable à la colonisation, reconnaissait dès 1906 que « les Belges au Congo ont toujours
cherché à maintenir la population sous domination et à la maintenir éloignée de la possibilité
qu’elle développe par elle-même ses conditions matérielles » (Rapport parlementaire belge sur
le passé colonial, p. 679). Cette logique de maintien dans la dépendance n’a jamais cessé ; elle
a simplement changé de forme, passant de la domination coloniale directe aux mécanismes
néocoloniaux de contrôle économique, politique et, désormais, moral.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit, Madame la Ministre : d’une tentative de perpétuer la
domination coloniale en la déplaçant du terrain économique et politique vers le terrain moral et
culturel. Vous prétendez défendre les « droits humains universels », mais cette universalité n’est
que le masque de votre particularisme culturel érigé en norme mondiale. Le rapport
parlementaire belge reconnaît d’ailleurs que « l’histoire des sciences et des idées est une histoire
de controverses » (p. 54) et que « nos croyances sont constamment being revised » (p. 20). Vos
certitudes morales d’aujourd’hui ne sont que les constructions historiques et culturelles d’une
société particulière, à un moment particulier de son histoire. Elles n’ont aucune légitimité à être
imposées à des sociétés qui ont leurs propres traditions, leurs propres valeurs, leurs propres
conceptions de la dignité humaine et de l’ordre social. Le philosophe burkinabè Joseph Ki-
Zerbo rappelait que l’Afrique a une histoire et que cette histoire ne commence pas avec l’arrivée
des Européens. Le Sénégal, comme toutes les nations africaines, possède des traditions
philosophiques et éthiques millénaires qui n’ont pas attendu la « lumière » européenne ou arabe
pour définir ce qui est juste et ce qui ne l’est pas.
Votre intervention révèle également une hypocrisie géopolitique d’une rare constance. Où sont
vos menaces de suspension « d’aide » envers l’Arabie saoudite, ce royaume théocratique qui
décapite les homosexuels, lapide les femmes adultères, interdit aux femmes de conduire ou de
voyager sans autorisation masculine ? Où sont vos déclarations indignées face aux pratiques de
ce régime avec lequel la Belgique entretient d’excellentes relations commerciales et
diplomatiques ? Où sont vos sanctions contre les Émirats arabes unis, contre le Qatar, contre
tous ces régimes dont les pratiques en matière de droits humains sont infiniment plus
problématiques que tout ce que le Sénégal pourrait légiférer ? La réponse est simple : ces payssont riches, ils sont des partenaires commerciaux importants, ils achètent des armes
européennes, ils investissent massivement en « Occident ». Le Sénégal, lui, est pauvre et
dépendant de votre « extraordinaire aide » ; il peut donc être menacé, sermonné, traité avec
condescendance. Cette sélectivité dans l’indignation morale trahit la véritable nature de votre
intervention : il ne s’agit pas de défendre des principes universels, mais d’exercer un rapport de
domination sur ceux qui sont en position de faiblesse économique.
Madame la Ministre, le Sénégal n’a aucune leçon à recevoir d’un État qui n’a jamais assumé son
passé criminel. Nous n’avons pas construit notre prospérité sur l’exploitation systématique
d’autres peuples. Nous n’avons pas réduit des millions d’êtres humains en esclavage. Nous
n’avons pas mutilé, massacré, pillé au nom d’une prétendue « mission civilisatrice ». Notre
histoire, aussi complexe soit-elle, n’est pas entachée de ces crimes contre l’humanité que votre
royaume a commis et dont il refuse encore d’assumer pleinement la responsabilité. Lorsque
vous nous menacez de suspendre votre « aide » parce que nous légiférons selon nos valeurs et
dans l’exercice de notre souveraineté, vous ne faites que perpétuer cette logique coloniale qui
considère que l’Afrique doit être tutélisée, guidée, corrigée par « l’Occident ». Cette époque est
révolue. Le Sénégal, comme toutes les nations africaines, est un État souverain qui n’a de
comptes à rendre à personne en matière de choix législatifs internes, tant que ces choix
respectent les conventions internationales qu’il a librement ratifiées.
Votre intervention, loin de nous impressionner, nous conforte dans la nécessité de poursuivre
notre émancipation mentale, économique et politique vis-à-vis des anciennes puissances
coloniales. Elle nous rappelle que la souveraineté n’est jamais définitivement acquise, qu’elle
doit être défendue quotidiennement contre les tentatives de recolonisation, qu’elles prennent la
forme de l’ajustement structurel, de la conditionnalité de l’aide, ou désormais de l’impérialisme
moral. Le philosophe martiniquais Frantz Fanon écrivait dans Les Damnés de la Terre que « le
colonialisme n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence
à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence » (p. 62). Nous
n’appelons pas à la violence physique, mais à la violence intellectuelle, épistémique et à la
fermeté diplomatique, au refus catégorique de toute forme de néocolonialisme, y compris et
surtout lorsqu’il se pare des atours de la défense des droits humains.
Le Sénégal continuera à légiférer selon ses valeurs, ses traditions et sa conception de l’ordre
social. Nous continuerons à affirmer notre souveraineté face à toutes les tentatives d’ingérence,
d’où qu’elles viennent. Nous continuerons à exiger de ceux qui prétendent nous donner desleçons qu’ils commencent par assumer leur propre histoire et par réparer les crimes qu’ils ont
commis. Et nous continuerons à construire, avec les nations africaines sœurs et avec tous les
peuples du monde qui respectent véritablement la souveraineté des nations, un ordre
international fondé sur l’égalité réelle et non sur la perpétuation des rapports de domination
hérités de la période coloniale.
Vous pouvez suspendre votre aide ; nous saurons nous en passer. Mais vous ne suspendrez pas
notre dignité, notre fierté, notre détermination à définir nous-mêmes notre destin. L’histoire
jugera qui, de vous ou de nous, aura eu raison. Et si l’on en croit les leçons du passé, ce jugement
ne vous sera pas favorable.
Dakar, le 24 mars 2026
Dr Bacary DIATTA
Enseignant-chercheur – UCAD

















Leave a Reply